Santé

Anti-inflammatoires (AINS) à l'effort : ce que dit la science en endurance

Ibuprofène avant une course, un trail ou un Ironman : ce que révèlent les études sur le rein, l'intestin et les électrolytes.

9 min de lecture Guillaume
Deux cyclistes montant un col de montagne à vélo de route

Une gêne au genou avant le départ, des courbatures qui s'annoncent mal pour les dernières heures d'une cyclosportive, un tendon qui tire sur la fin d'un trail : un comprimé d'ibuprofène, « juste pour passer la ligne ». Ce réflexe n'est pas propre à une discipline. Il est même documenté chez près de 60 % des triathlètes lors d'un Ironman.

Ce que révèle la littérature sur les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) à l'effort mérite d'être connu avant de glisser cette boîte dans le sac — que vous soyez coureur, traileur, cycliste ou triathlète.

Note importante : cet article est informatif et ne remplace pas l'avis d'un·e professionnel·le de santé. Ne modifiez pas une prescription médicale sur la base de ce contenu, et consultez en cas de douleur persistante plutôt que de la masquer avec un anti-inflammatoire.

L'essentiel à retenir

  • L'usage d'AINS (ibuprofène en tête) est très répandu en endurance : jusqu'à 60 % chez les triathlètes, 53 % chez les ultra-traileurs, mais seulement 10 % chez les vététistes — l'écart tient au profil de blessures et à la durée de l'épreuve, pas à une différence de risque physiologique.
  • L'ibuprofène aggrave les lésions intestinales induites par l'effort, même sans les impacts de la course à pied : l'étude de référence a été menée sur des cyclistes.
  • Un essai randomisé en ultra-trail a mis en évidence une incidence accrue d'atteinte rénale aiguë sous ibuprofène (52 % contre 34 % sous placebo).
  • Lors d'un Ironman, la prise d'AINS était associée à un risque accru d'hyponatrémie d'effort — un signal sur une épreuve longue où natation, vélo et marathon se succèdent.
  • La synthèse la plus récente (2024) nuance : aucun lien statistiquement significatif n'est établi de façon définitive, mais des signaux convergent sur le rein et les électrolytes — la prudence reste de mise.

1. Une pratique fréquente, mais pas uniforme entre disciplines

Lors d'un Ironman au Brésil, 59,9 % des triathlètes interrogés déclaraient avoir consommé un AINS dans les trois mois précédents, et 47,4 % en avoir pris pendant la course1. Chez les ultra-traileurs, une enquête récente relève un usage de 53 %8. À l'inverse, une étude menée sur des compétitions de VTT ne relève que 10 % de consommateurs2 : les blessures typiques du VTT (chutes ponctuelles) diffèrent de celles de la course longue distance, et le geste de pédaler génère moins de dommage musculaire que la course, surtout en descente2.

Cet écart ne veut pas dire que certaines disciplines sont protégées des effets des AINS — seulement que la tentation d'en prendre dépend du type de blessure et de la durée de l'effort. Sur un Ironman, où la fatigue s'accumule sur plus de dix heures (natation, vélo, marathon), l'usage grimpe autour de 60 %. Sur un format plus court, avec surtout des chutes ponctuelles, il reste bas. Le mécanisme physiologique, lui, ne change pas.

2. Le mécanisme commun : moins de prostaglandines, plus de vulnérabilité rénale

Les AINS inhibent les enzymes cyclo-oxygénases, ce qui réduit la production de prostaglandines — des molécules qui maintiennent normalement la dilatation des artérioles rénales quand le débit sanguin est redistribué vers les muscles actifs à l'effort. Les bloquer pendant un exercice prolongé, au moment même où le rein est déjà sous tension du fait de la déshydratation, ajoute une contrainte à un organe déjà sollicité4.

Un essai contrôlé randomisé a testé cette hypothèse sur un ultra-trail de 80 km : les coureurs tirés au sort pour recevoir de l'ibuprofène présentaient une incidence d'atteinte rénale aiguë de 52 %, contre 34 % sous placebo5. Un autre protocole a mesuré les mêmes marqueurs après près de 6 heures d'effort dans la chaleur (ici, à vélo), avec ou sans ibuprofène : les deux groupes ont montré une hausse significative de la créatinine, sans différence entre eux6. Nuance importante : ce résultat n'indique pas que l'ibuprofène est anodin — l'effort long en chaleur causait déjà une souffrance rénale mesurable dans les deux groupes, l'ibuprofène n'a simplement pas aggravé ce que la durée et la déshydratation provoquaient déjà.

3. Le tube digestif reste vulnérable, même sans impact

On pourrait croire que les troubles digestifs liés aux AINS sont surtout un problème de coureurs, sur le même principe que les secousses évoquées dans notre article sur le timing des ravitaillements en trail. C'est inexact : l'étude de référence a été menée sur des cyclistes, donc sans les impacts de la course à pied. Des volontaires ont pédalé une heure avec ou sans ibuprofène : le marqueur de lésion intestinale (I-FABP) grimpait déjà avec l'effort seul, mais atteignait un pic bien plus élevé avec l'ibuprofène (875 pg/mL contre 474 pg/mL). Les auteurs concluent que la consommation d'AINS par les sportifs « n'est pas anodine et devrait être déconseillée »3. L'intestin reste donc vulnérable quelle que soit la discipline, indépendamment des secousses mécaniques.

4. Hyponatrémie : un risque documenté sur Ironman

L'hyponatrémie d'effort — une chute du sodium sanguin liée à une surhydratation — reste rare mais potentiellement grave. Une étude sur un Ironman en Nouvelle-Zélande (natation, vélo, marathon) a suivi 330 triathlètes : parmi les 30 % ayant consommé un AINS, l'incidence d'hyponatrémie était significativement plus élevée7. Le mécanisme rejoint celui du rein : en réduisant les prostaglandines, les AINS limiteraient l'élimination de l'eau libre, favorisant une dilution du sodium chez les athlètes qui boivent abondamment sur une épreuve longue7 — un signal qui concerne les formats très longs, triathlon, ultra-trail ou cyclosportive, dès que l'hydratation devient abondante.

5. Ce que dit la synthèse la plus récente — sans exagérer le risque

Toutes les études ne vont pas dans le même sens. Une revue de portée publiée en 2024, passant en revue 30 études sur les AINS en marathon et ultra-distance, conclut qu'aucune des cinq catégories de risque examinées (électrolytes, rein, digestif, stress oxydatif, autres) ne présente de lien statistiquement significatif clairement établi. Les auteurs notent cependant des signaux qui méritent d'être creusés sur le rein et l'équilibre électrolytique9 — deux axes qui recoupent les essais randomisés cités plus haut. L'absence de certitude statistique globale ne doit pas effacer ces signaux individuels ; la prudence reste la position la plus cohérente avec l'ensemble des données.

6. Ce qu'il faut retenir avant de glisser la boîte dans le sac

  • La douleur est un signal, pas un bruit de fond. La masquer avec un AINS pendant l'effort ne traite pas sa cause et peut retarder la détection d'une blessure qui s'aggrave.
  • Le contexte aggrave le risque : chaleur, effort long et déshydratation sollicitent déjà le rein — y ajouter un AINS revient à cumuler les contraintes.
  • Aucune discipline n'est à l'abri : la prévalence d'usage varie (plus basse en VTT, plus haute en triathlon et ultra), mais les mécanismes rénaux, digestifs et électrolytiques s'appliquent dès que l'effort est long.
  • L'automédication reste fréquente : près de la moitié des triathlètes utilisateurs en prenaient sans prescription1. Un avis médical avant une épreuve reste la meilleure option en cas de douleur.

7. En résumé

Les anti-inflammatoires non stéroïdiens ne sont pas un problème réservé à une discipline. Le mécanisme — moins de prostaglandines protectrices au moment où le rein, l'intestin et l'équilibre électrolytique sont déjà sous tension — traverse la course, le trail, le vélo et le triathlon. Ce qui change d'un sport à l'autre, c'est la fréquence à laquelle les sportifs y recourent, pas la vulnérabilité physiologique sous-jacente.

Suivre sa charge d'entraînement et son état d'hydratation au fil des séances aide à repérer les moments où le corps est déjà sous tension — précisément ceux où ajouter un AINS présente le plus de risque. C'est l'un des angles morts que FuelStint cherche à éclairer : en croisant vos séances Strava avec votre profil physiologique, l'application estime votre déficit hydrique et votre charge d'entraînement récente, pour partir d'un état des lieux plutôt que d'une impression.

Références

  1. Gorski T., Cadore E.L., Pinto S.S., da Silva E.M., Correa C.S., Beltrami F.G., Kruel L.F. (2011). Use of NSAIDs in triathletes: prevalence, level of awareness and reasons for use. British Journal of Sports Medicine, 45(2), 85–90. doi:10.1136/bjsm.2009.062166
  2. Chlíbková D., Ronzhina M., Nikolaidis P.T., Rosemann T., Knechtle B. (2018). Non-steroidal Anti-inflammatory Drug Consumption in a Multi-Stage and a 24-h Mountain Bike Competition. Frontiers in Physiology, 9, 1272. doi:10.3389/fphys.2018.01272
  3. van Wijck K., Lenaerts K., van Bijnen A.A., Boonen B., van Loon L.J.C., Dejong C.H.C., Buurman W.A. (2012). Aggravation of Exercise-Induced Intestinal Injury by Ibuprofen in Athletes. Medicine & Science in Sports & Exercise, 44(12), 2257–2262. doi:10.1249/MSS.0b013e318265dd3d
  4. Farquhar W.B., Morgan A.L., Zambraski E.J., Kenney W.L. (1999). Effects of acetaminophen and ibuprofen on renal function in the stressed kidney. Journal of Applied Physiology, 86(2), 598–604. doi:10.1152/jappl.1999.86.2.598
  5. Lipman G.S., Shea K., Christensen M., Phillips C., Burns P., Higbee R., Koskenoja V., Eifling K., Krabak B.J. (2017). Ibuprofen versus placebo effect on acute kidney injury in ultramarathons: a randomised controlled trial. Emergency Medicine Journal, 34(10), 637–642. doi:10.1136/emermed-2016-206353
  6. McDermott B.P., Smith C.R., Butts C.L., Caldwell A.R., Lee E.C., Vingren J.L., Munoz C.X., Kunces L.J., Williamson K., Ganio M.S., Armstrong L.E. (2018). Renal stress and kidney injury biomarkers in response to endurance cycling in the heat with and without ibuprofen. Journal of Science and Medicine in Sport, 21(12), 1180–1184. doi:10.1016/j.jsams.2018.05.003
  7. Wharam P.C., Speedy D.B., Noakes T.D., Thompson J., Reid S.A., Holtzhausen L.-M. (2006). NSAID Use Increases the Risk of Developing Hyponatremia during an Ironman Triathlon. Medicine & Science in Sports & Exercise, 38(4), 618–622. doi:10.1249/01.mss.0000210209.40694.09
  8. Cole P.L., Bontemps B., Pugh J., Owens D.J. (2025). The prevalence and perceptions of non-steroidal anti-inflammatory drug use among ultra-endurance runners. Research in Sports Medicine, 34(3), 257–275. doi:10.1080/15438627.2025.2561040
  9. Pannone E., Abbott R. (2024). What is known about the health effects of non-steroidal anti-inflammatory drug (NSAID) use in marathon and ultraendurance running: a scoping review. BMJ Open Sport & Exercise Medicine, 10(1), e001846. doi:10.1136/bmjsem-2023-001846