Nutrition

Quand manger sur un trail long ? Montées, descentes et troubles digestifs

Vidange gastrique, flux sanguin digestif et secousses : pourquoi le moment de vos prises compte autant que la quantité — et comment les caler sur le profil du parcours.

10 min de lecture Guillaume
Traileur consultant sa montre GPS en pleine montagne

En trail, la question du ravitaillement ne se limite pas à « combien de glucides par heure ? ». Sur un parcours de montagne, l'effort n'a rien de régulier : une montée de quarante minutes ne demande pas la même chose à votre organisme qu'une descente technique ou qu'un faux plat roulant. Et l'appareil digestif, lui, réagit directement à ces variations d'intensité et d'impacts.

Résultat : deux coureurs peuvent avaler exactement les mêmes 60 g de glucides par heure et vivre deux courses opposées — l'un digère sans y penser, l'autre finit plié au bord du sentier. Cet article fait le point sur ce que dit la littérature, puis propose des repères concrets pour caler vos prises sur le profil du parcours.

Note importante : cet article est informatif et ne remplace pas l'avis d'un·e professionnel·le de santé ou d'un·e diététicien·ne du sport. Si vous souffrez de troubles digestifs chroniques (syndrome de l'intestin irritable, maladie inflammatoire, reflux sévère), faites-vous accompagner avant de modifier votre alimentation à l'effort.

L'essentiel à retenir

  • Les troubles digestifs concernent 60 à 96 % des coureurs selon les études menées sur des ultras trail. La nausée est le symptôme le plus fréquent et l'un des premiers motifs d'abandon.
  • La cause principale n'est pas ce que vous mangez, mais le fait que le sang quitte le tube digestif pour aller aux muscles (jusqu'à 80 % de débit en moins).
  • Au-delà d'environ 70 % de VO2max, la vidange gastrique ralentit nettement. En trail, cette intensité est dictée par la pente : les montées soutenues sont les pires moments pour une alimentation volumineuse.
  • Les secousses de la course jouent un rôle réel, mais plus modeste qu'on ne le croit lorsque l'intensité et la chaleur sont faibles.
  • La forme (boisson, gel, solide) change peu l'oxydation des glucides. Ce qui change, c'est le confort : volume avalé, concentration et eau associée comptent davantage.
  • Le principe pratique : placer le solide sur les portions de basse intensité, garder le liquide et les petites doses pour les moments d'intensité haute ou d'impacts forts.

1. En trail long, les troubles digestifs sont la règle, pas l'exception

L'étude la plus parlante reste celle menée sur les 161 km de la Western States : sur 272 coureurs interrogés à l'arrivée, 96 % rapportaient au moins un symptôme digestif pendant la course. La nausée arrivait en tête des plaintes gênantes (60 %), et parmi les finishers, 43,9 % estimaient que leurs symptômes avaient dégradé leur performance1. Chez les abandons, 35,6 % citaient les troubles digestifs comme raison de sortir de la course.

Une enquête antérieure sur deux ultras de 161 km aboutissait au même constat : les nausées et vomissements constituaient la première cause d'abandon, devant les ampoules et les douleurs musculaires2. Les synthèses récentes sur la nutrition en ultramarathon retiennent une prévalence de 60 à 96 % de symptômes sévères après compétition, et rappellent qu'ils limitent directement l'apport nutritionnel — donc le carburant disponible3.

Autrement dit : le ventre est un organe de performance à part entière sur ces distances. Et contrairement à une idée répandue, le problème vient rarement d'un aliment « mal choisi » isolé.

2. Ce qui se passe dans votre ventre quand la pente se redresse

Le sang quitte le tube digestif

Dès les premières minutes d'un effort soutenu, le système nerveux sympathique redistribue le sang des organes digestifs vers les muscles, le cœur, les poumons et la peau. Le débit sanguin splanchnique (associé aux viscères) peut chuter de 80 % ou plus lors d'efforts prolongés ou intenses4. Cette hypoperfusion abîme la paroi intestinale, augmente sa perméabilité et perturbe la motricité : c'est ce que la littérature regroupe sous le terme de syndrome gastro-intestinal induit par l'exercice.

La revue systématique de référence sur le sujet identifie un seuil pratique : environ 2 heures d'effort à 60 % de VO2max suffisent à faire apparaître des perturbations significatives, indépendamment du niveau d'entraînement. La chaleur et la course à pied (par opposition au vélo) aggravent ces marqueurs5.

La vidange gastrique ralentit avec l'intensité

Deuxième mécanisme, plus directement actionnable : la vitesse à laquelle l'estomac se vide. En dessous d'environ 70 % de VO2max, l'exercice n'affecte que peu la vidange gastrique des liquides ; au-delà, elle ralentit de façon progressive et significative. La déshydratation et l'hyperthermie la ralentissent également6.

Or, en trail, cette intensité ce n'est pas vous qui la choisissez : c'est la pente. Le coût énergétique de la course augmente linéairement avec la pente positive, si bien qu'à vitesse de progression identique, une montée raide vous place bien plus haut dans vos zones qu'un faux plat7. C'est là le cœur de la logique « D+ » : chaque portion de montée soutenue est une fenêtre défavorable à la digestion, et chaque portion facile une fenêtre favorable.

3. Et les secousses ? Un rôle réel, mais plus modeste qu'on ne le croit

L'explication mécanique est séduisante : la course à pied impose des impacts répétés et un déplacement vertical important, qui secouent les viscères. Les revues classiques associent effectivement cette « agitation » aux symptômes digestifs bas — flatulences, urgence défécatoire, diarrhée — plus fréquents chez les coureurs que chez les cyclistes8.

Mais une étude contrôlée a comparé directement les deux modalités en égalisant durée, intensité, chaleur, alimentation et hydratation : 2 heures de course à 55 % de VO2max ou de vélo à 55 % de la puissance aérobie maximale, à 35 °C. L'incidence des symptômes était plus élevée en course (44 % contre 25 %), mais ni leur sévérité ni les marqueurs d'atteinte intestinale ne différaient. Les auteurs concluent que la modalité, à charge égale, n'est pas le facteur dominant9.

À retenir : les secousses comptent, mais elles pèsent moins que l'intensité, la chaleur et l'état d'hydratation. En descente, elles atteignent tout de même leur maximum — attaque talon, travail excentrique, dissipation d'énergie à chaque appui7 — dans un moment où vous avez par ailleurs les mains occupées et l'attention sur le sentier. Ce n'est pas le bon endroit pour manger.

4. Solide, gel ou boisson : la forme compte moins que vous ne le pensez

Bonne nouvelle : le choix de la forme ne pénalise pas l'énergie réellement utilisée. Une étude en isotopes stables a comparé 120 g de glucides par heure apportés en boisson, en gel, en pâte à mâcher solide, ou en mélange des trois : les taux d'oxydation étaient comparables dans les quatre conditions, avec peu de symptômes digestifs10.

Ce qui change vraiment la tolérance, c'est ce qui gouverne la vidange gastrique : le volume ingéré d'un coup, la densité énergétique et l'osmolalité (proximité de la composition par rapport au plasma sanguin) du contenu6. Un gel très concentré avalé sans eau crée une charge hypertonique dans l'estomac : l'eau est appelée vers le tube digestif au lieu d'en repartir. C'est précisément pour cette raison que les recommandations préventives listent l'évitement des liquides hypertoniques au même rang que la baisse d'intensité et la prévention de la déshydratation4.

Conclusion pratique : ne choisissez pas la forme pour son rendement, mais pour ce que vous pouvez avaler proprement à cet instant du parcours.

5. Quatre repères pour caler vos prises sur le profil

À lire comme des repères, pas comme un protocole : aucune étude n'a comparé en laboratoire « manger du solide avant une montée » à « manger du solide en descente ». Les règles ci-dessous découlent des mécanismes décrits plus haut et de la logistique du terrain. Elles doivent être testées à l'entraînement, sur des sorties au profil proche de votre course.

Avant une longue montée : le moment du solide

Le début d'une montée que vous allez marcher est la fenêtre la plus confortable de tout le parcours : intensité relative en baisse par rapport à une portion courue, impacts quasi nuls, mains disponibles. C'est là que placer une barre, un morceau de sandwich, une purée épaisse ou ce que vous avez pris au ravitaillement.

À l'inverse, l'erreur la plus fréquente en course consiste à avaler une grosse portion au ravitaillement puis à repartir immédiatement dans une montée raide et courue. L'estomac reçoit alors un volume important au moment même où son débit sanguin s'effondre.

En montée raide et soutenue : petites doses, plutôt liquides

Sur une montée où votre fréquence cardiaque grimpe et où la respiration devient limitante, réduisez la taille des prises plutôt que leur fréquence. Une boisson glucidique diluée, ou un demi-gel accompagné de deux ou trois gorgées d'eau, passe généralement mieux qu'un solide. L'objectif n'est pas de rattraper le retard : c'est de ne pas creuser un problème digestif.

En descente : rien de volumineux

La descente est un cas curieux : métaboliquement plus douce qu'une montée, mais mécaniquement la plus agressive. En pratique, cela signifie quelques gorgées, pas de solide. Si une longue descente technique vous attend, buvez et mangez juste avant de l'entamer, puis contentez-vous d'eau ou de boisson sur les portions les plus roulantes.

Sur le plat roulant : gels et eau, à intervalle régulier

Les faux plats et portions roulantes sont le meilleur compromis pour un gel : geste simple, terrain lisible, possibilité de boire derrière. Réglez un rappel toutes les 20 à 30 minutes plutôt que de vous fier à votre mémoire, et systématisez l'eau qui accompagne le gel. Attention toutefois : si vous relancez fort sur ces sections, vous retombez dans la zone d'intensité qui freine la vidange gastrique — le plat roulant n'est une fenêtre favorable que si vous y restez en aisance.

La règle en quatre lignes

  • Basse intensité + peu d'impacts (montée marchée, portion facile) → solide et volumes plus importants.
  • Haute intensité (montée courue, relance) → liquide, petites doses.
  • Impacts forts (descente) → gorgées seulement, prise placée avant la descente.
  • Aisance sur le plat → gel + eau, à intervalle régulier.

6. Les erreurs qui coûtent le plus cher

  • Le ravitaillement « repas » suivi d'une montée raide : le volume arrive au pire moment. Mieux vaut fractionner et emporter une partie pour les premières minutes de marche.
  • Le gel sec, sans eau : charge hypertonique dans un estomac déjà mal irrigué. Toujours associer de l'eau à un gel concentré.
  • Laisser filer la déshydratation : elle ralentit la vidange gastrique et aggrave l'atteinte intestinale56. Le sujet est détaillé dans notre article sur la déshydratation et la performance en endurance.
  • Attendre la nausée pour ajuster : une fois les symptômes installés, les apports chutent et le déficit énergétique s'installe avec eux3. Le réglage se fait en amont, pas en réaction.
  • Découvrir un aliment le jour J : le ravitaillement d'une course n'est pas un terrain d'expérimentation, surtout au-delà de trois heures d'effort.

7. Ce qui se prépare en amont : l'intestin s'entraîne

Le timing sur le parcours ne compense pas un intestin non préparé. Deux semaines d'exposition répétée aux glucides à l'effort (« gut training ») ont réduit les symptômes digestifs de 60 % avec des gels et 63 % avec des aliments solides chez des coureurs d'endurance, avec en parallèle une amélioration de la distance parcourue sur test — ce que le groupe placebo n'a pas obtenu11. Le mécanisme principal est une adaptation nutriment-spécifique de l'absorption intestinale, notamment via les transporteurs du glucose12.

En pratique : intégrez vos ravitaillements de course à vos sorties longues, avec la même forme, la même marque et le même profil de terrain. Si vos symptômes sont récurrents et sévères, une réduction temporaire des fibres, du gras et des aliments riches en FODMAP dans les 24 à 48 h précédant l'épreuve peut aider — de préférence encadrée, et jamais comme régime permanent13.

Pour les fondamentaux (quantités, mélange glucose-fructose, montée progressive vers 90 g/h), reportez-vous à notre article sur les bases de l'alimentation dans les sports d'endurance.

8. En résumé

En trail long, quand vous mangez pèse presque autant que combien. La raison est physiologique : votre estomac se vide mal quand l'intensité monte, et cette intensité, sur un parcours de montagne, est imposée par la pente — les secousses de la descente s'ajoutent au tableau sans en être le facteur dominant. La logique tient donc en une phrase : faites coïncider vos prises les plus exigeantes avec les moments où votre corps est le plus disponible pour digérer, et allégez-les partout ailleurs. Le reste (forme, marque, dosage) se règle à l'entraînement, pas sur la ligne de départ.

9. Du profil du parcours à votre plan de ravitaillement

Appliquer ces repères suppose de connaître le découpage réel de votre course : où sont les montées longues, quelles portions seront courues, combien de temps durera chaque descente. C'est ce qu'un tracé GPX permet d'anticiper. FuelStint s'inscrit dans cette logique pour les sportifs qui synchronisent déjà leurs sorties sur Strava, en permettant de :

  • Simuler votre course à partir du fichier GPX, avec une intensité modulée segment par segment selon la pente — ce qui fait apparaître les portions où la digestion sera la plus contrainte.
  • Obtenir une cible de glucides (g/h) et d'hydratation (L/h) cohérente avec votre chrono visé, votre profil physiologique et la température attendue.
  • Vérifier après coup, sur vos séances longues, si les apports que vous avez réellement pris tenaient la charge — et ajuster avant l'épreuve.
  • Affiner votre profil grâce au feedback post-séance, pour que les projections gagnent en pertinence au fil des semaines.

L'outil ne vous dira pas quelle barre choisir. Mais savoir qu'une montée de 50 minutes vous attend au kilomètre 32, et qu'elle sera suivie d'une descente de 20 minutes, suffit souvent à déplacer une prise au bon endroit — et à éviter la nausée qui aurait coûté une heure.

Références

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  2. Hoffman M.D., Fogard K. (2011). Factors related to successful completion of a 161-km ultramarathon. International Journal of Sports Physiology and Performance, 6(1), 25–37. doi:10.1123/ijspp.6.1.25
  3. Costa R.J.S., Knechtle B., Tarnopolsky M., Hoffman M.D. (2019). Nutrition for Ultramarathon Running: Trail, Track, and Road. International Journal of Sport Nutrition and Exercise Metabolism, 29(2), 130–140. doi:10.1123/ijsnem.2018-0255
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  5. Costa R.J.S., Snipe R.M.J., Kitic C.M., Gibson P.R. (2017). Systematic review: exercise-induced gastrointestinal syndrome — implications for health and intestinal disease. Alimentary Pharmacology & Therapeutics, 46(3), 246–265. doi:10.1111/apt.14157
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